Aucun secteur ne sera aussi profondément touché par l’ESPR que celui du textile. La stratégie textile de l’UE de 2022 considère la durabilité des produits, leur recyclabilité et leur traçabilité comme des critères non négociables. Ces éléments ont été intégrés dans le cadre de l’ESPR de 2024 (règlement 2024/1781); l’acte délégué spécifique au secteur textile est encore en cours d’élaboration à la date de rédaction de cet article ; la publication du projet est prévue au quatrième trimestre 2026 et son application interviendra au plus tôt en 2028.
À partir de ce moment-là, chaque produit mis sur le marché de l’UE - t-shirt, jean, veste en cuir, chaussure de sport - portera un DPP. Celui-ci contiendra des données sur les fibres, les colorants, la consommation d’eau et d’énergie, les options de recyclage et les aspects sociaux de la fabrication.
Le véritable problème : vous ne connaissez pas votre chaîne d’approvisionnement
La plupart des marques de mode ont une visibilité jusqu’à l’usine de niveau 1 - le confectionneur qui coud les vêtements. Elles connaissent peut-être aussi le tisserand ou le tricotier de niveau 2. La filature de niveau 3 ? La plantation de coton de niveau 4 ? Rarement.
Pour l’ESPR, c’est un problème. Les champs obligatoires tels que :
- Origine de la matière première: coton provenant de quelle région de culture, de quel pays
- Composition chimique des colorants: conformité REACH, absence de métaux lourds, rejet de microplastiques lors du lavage
- Normes sociales: salaire minimum, absence de travail des enfants
- Consommation d’eau par kilogramme de poids du produit
se situent au début de la chaîne, là où vos connaissances sont les plus lacunaires.
Trois stratégies en matière de données que nous observons dans nos projets
1. « Nous interrogeons chaque fournisseur individuellement »
Cela fonctionne en théorie. En pratique : votre service des achats compte 400 fournisseurs, chaque fournisseur a entre 5 et 20 sous-traitants, la communication se fait en anglais, en chinois et en hindi. Le taux de réponse après trois mois est inférieur à 30 %. Et les données reçues sont au format Excel et hétérogènes.
Ce n’est pas évolutif.
2. « Nous nous fions aux certifications »
GOTS, OEKO-TEX, Fair Wear Foundation, Bluesign : il existe de bonnes certifications. Mais l’ESPR ne considère pas les certifications comme un substitut aux données structurées. Elles constituent une source d’informations pour le DPP, et non le DPP lui-même. De plus, selon le référentiel, les certifications ne s’appliquent qu’à certaines étapes (GOTS couvre la chaîne d’approvisionnement des matières premières, mais pas la confection).
3. « Nous obligeons les fournisseurs de niveau 1, 2 et 3 à transmettre leurs données »
C’est l’approche la plus pragmatique. De nombreuses usines de niveau 1 disposent déjà de ces données - pour leurs propres clients, pour les audits, pour la conformité REACH. Elles ne les ont simplement pas fournies sous une forme structurée. Des clauses contractuelles de transmission, associées à une structure de données commune, vous permettent d’atteindre une couverture de 70 à 80 %, sans avoir à contacter individuellement chaque fournisseur de niveau 3.
Les 20 à 30 % restants constituent un véritable casse-tête : des champs de coton dépourvus de systèmes informatiques, des teintureries utilisant des systèmes comptables locaux. C’est là que les approches consortiales s’avèrent utiles : Textile Exchange, Microfibre Consortium, les associations nationales.
Ce qu’il faut faire du format DPP
Les passeports textiles ESPR comportent trois niveaux. Le premier est déjà visible dans les projets d’actes législatifs :
- Niveau produit: référence, marque, modèle, taille, couleur
- Niveau composants: fibres et leurs proportions, poids, origine
- Niveau des processus: teinture, finition, consommation d’énergie et d’eau
À cela s’ajoutent les champs « inhabituels » que de nombreuses marques négligent :
- Réparabilité: pièces remplaçables, coutures, fermetures éclair
- Recyclabilité: mono-matériau vs tissu mélangé, séparabilité
- Taux de rejet de microplastiques lors des cycles de lavage (la méthode d’essai sera précisée dans l’acte délégué)
Responsabilité élargie du producteur : un détail souvent négligé
Parallèlement à l’ESPR, l’UE travaille à une révision de la directive-cadre sur les déchets avec une responsabilité élargie des producteurs (REP) obligatoire pour les textiles. La France, les Pays-Bas et la Suède disposent déjà de systèmes nationaux. Le DPP en constituera la base technique : la catégorisation dans le DPP déterminera la redevance REP. La conception modulaire, les matériaux mono-composants et la durabilité deviendront plus avantageux.
Ce n’est pas une mince affaire. Pour une marque de mode de taille moyenne réalisant un chiffre d’affaires de 100 millions d’euros dans l’UE, les redevances REP par article se situent entre quelques centimes et un euro. Multipliées par cinq millions d’articles par an, elles constituent un poste de dépenses récurrent.
Ce que vous devriez commencer à faire dès 2026
N’attendez pas l’acte législatif définitif. Il est probable que 80 % des champs du projet de texte seront identiques à ceux de la version finale d’ici le quatrième trimestre 2026. Trois étapes concrètes :
- Structurer le registre des fournisseurs: regrouper tous les fournisseurs de niveau 1 avec les données des fournisseurs de niveau 2, lorsqu’elles sont disponibles, selon un schéma uniforme. Une exportation Excel depuis SAP, Odoo ou un système PLM suffit comme point de départ.
- Projet pilote avec une collection: prenez une ligne en édition limitée ou une collection capsule, et élaborez un DPP complet pour celle-ci. Utilisez des données réelles, pas des estimations.
- Simulation EPR: calculez les redevances attendues selon différents scénarios (monomatériau vs mélange). Cela permet de gagner des soutiens en interne, en dehors du service de conformité.
Pour être prêt en 2028, il faut s’y prendre à l’avance : dans la pratique, négocier la structure de données d’un seul fournisseur prend entre 6 et 12 mois.
